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L’aventurière du masque perdu

J’étais assez remontée quand je suis sortie de chez moi, sans autorisation, youpi !, hier après-midi. J’avais passé la nuit à écouter l’orage gronder et la pluie tomber par seaux.

Si j’avais été parano, j’aurais crié au complot. Les illuminati – en personne, carrément ! –, auraient arrêté les nuages le temps du confinement, pour les lâcher sur moi pile poil, la veille du déconfinement. Parce que, je le rappelle à ceux dont la mémoire flanche, nous avons eu un début mars, gris, venteux et pluvieux, avec zones de pression et dépression atmosphériques, anticyclones, et le reste… (Je renvoie pour les précisions au site de Météo France.) Après un mois de février guère plus réjouissant. Ou peut-être l’inverse. Une chose est certaine, nous rêvions tous déjà d’été. Et il est arrivé… quand les portes de nos maisons se sont fermées sur nous. Après le 17 mars.

Au début, j’ai salué, l’apparition inopinée du soleil au-dessus des toits, inondant mon appartement de sa chaleur et sa lumière. Résolument optimiste, je l’ai imaginé m’attendant à son zénith, le jour de ma libération. Et je comptais les jours. Bien sûr. À reculons.

Je vous passe les détails de ma vie de recluse, à mariner seule dans mon jus devant mon ordinateur, jusque samedi, ou J -2.

Ayant prévu pour lundi un programme de célébrations, à la hauteur de l’événement, avec balade les pieds dans l’eau et pique-nique sur le sable (j’ai la chance d’habiter dans une cité côtière), je me suis affairée à remplir mon panier d’osier. Premièrement, un paquet de chips. Pour ceux qui ne me connaissent pas : je ne fête rien sans chips. Puis, une bouteille de bière – ben quoi ? Ensuite, natte de plage, maillot de bain et crème solaire écran total pour éviter les marques autour du masque obligatoire, ainsi que les instructions officielles de déconfinement, pour les nourritures spirituelles, pas dans le sens bidonnant, avec Stabilo rouge et vert pour surligner les interdits et permissions essentielles.

À l’aube du jour J, hier, je me réveillai donc à cran – l’orage, les seaux de pluie…  Ça y est, ça vous revient ? –,  mais en débit du mauvais temps prête à bien accueillir ma liberté retrouvée. J’enfilerais mes bottes, au lieu de mes tongs dernier cri, et croquerais mes chips assise sur un bout de banc. J’étais d’autant plus confiante qu’il ne me manquait que le masque pour bien déconfiner.

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J’avais, la semaine passée, dédié mes rares sorties à la recherche de ce Graal. Partout, sur les vitrines, s’affichait le même laconique « pas de masque, pas de gel » que je voyais depuis deux mois. Cependant, cette fois encore résolument optimiste, j’avais foi en nos dirigeants qui nous avaient juré, « croix de bois, croix de fer, si je meurs je vais en enfer ! », que le 11 mai, on en trouverait. Le 11 mai donc, en France, une ère nouvelle commencerait, sans chaos ni cacophonie.

Ainsi, et par souci d’économie de mon énergie, je téléphonai le matin à la pharmacie du coin. Je n’allais pas non plus me déplacer sans garantie. « Ah non ? Pas de masque, aujourd’hui ?… Pourtant, ils avaient… Quoi ?… Pas avant ? Non ? Ah bon ? Ah oui quand même… Merci ! » Au bout d’une quinzaine de conversations de ce genre, je sortis sans panier, prête à l’affrontement. Cette fois, ils allaient m’entendre. Et ne me demandez pas qui.

En bas de chez moi, je croisai un couple qui marchait, tranquillement, main dans la main. Plus loin, une famille. Dans un passage couvert, j’aperçus trois jeunes filles, assises en rond par terre, en grands conciliabules. Elles se racontaient en riant leurs aventures de prisonnières. À chaque pas, je sentais la vie reprendre le dessus. « La vie, la vie… Combien de temps ? » ruminai-je, toujours sans masque.

C’est alors que j’eus l’idée, élémentaire pourtant Watson, d’interroger une femme qui en portait un cousu dans un joli tissu. Où l’avait-elle trouvé ? Et elle me livra son secret : « Tout près. Là-bas, au bout de la rue. Dans une boutique de créateurs. » Je m’y précipitai.

Voilà comment je suis tombée dans le repaire de Nathalie, Amélie et Pauline. Des fées qui ont plus d’un tour dans leur sac à magie. Avant de se consacrer à leur passion créatrice, elles ont vécu une première vie. Amélie, en gendarme, Pauline et Nathalie, en assistantes maternelles. Puis ont osé sauter le pas. La force de l’union, elles l’ont mise à leur service et celui de créateurs, qui exposent dans leur boutique-salon-coopérative.

Ainsi, n’est-ce pas une surprise, si après des années à se réinventer, elles ne furent pas dépourvues quand la crise fut venue.

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Enfermée chez elle, comme tout le monde, Nathalie s’inquiétait de la boutique fermée, des loyers et charges à payer. Du fait de son statut, elle n’aurait droit à aucune aide. Il lui faudrait se débrouiller. La question du comment se posait cruellement. Enfin, en voyant sur le Net circuler des vidéos sur la fabrication de masques artisanaux, elle a eu le déclic. Elle disposait du savoir-faire, du temps et du matériel, pour en fabriquer, elle aussi. Rechignant à tirer profit de la détresse des gens, elle hésitait encore. Valait-il mieux ne rien faire ? Et les abandonner à l’incurie de l’État ? Ce n’est qu’après concertation avec sa pharmacienne qu’elle a pris sa décision. Les petites mains et grands esprits de C Fées Main étaient lancés. Et impossibles à arrêter.

Après des semaines de travail, les trois fées ont fabriqué des centaines de masques réversibles. Dans des tissus joyeux. Ils se vendent dans leur magasin et chez leur collègue et ami de la Maison de la Presse. La nouvelle s’est répandue, grâce au bouche à oreille. Les jours et les nuits de Pauline, Amélie et Nathalie, sont hantés par ces masques. Mais quel plaisir en retour de voir le soulagement des clients qui leur en achètent. Et leur mine réjouie quand ils reviennent avec des fleurs, en signe de gratitude.

Je suis rentrée chez moi hier avec deux masques, ravie. Et rassurée de savoir que de telles fées habitent dans les rues de nos villes…